Les arbres sont partis.

Ce matin-là, je me suis levée de bonne heure. Quelque chose n’allait pas. Ce silence peut-être ?

Je me souviens, c’était le mois de juillet ; d’habitude, les oiseaux faisaient fête au jour naissant. Les petits mammifères s’étiraient et partaient en quête de leur pitance, alors que les insectes reprenaient le cours de leurs occupations quotidiennes.

Les hiboux et ces dames les chouettes, les intrépides chauves-souris regagnaient leur couche en attendant un nouveau crépuscule.

Mais ce matin-là, rien, pas de bruit, pas de chants d’oiseaux, pas de bruissements. Rien !

Rien d’autre que le silence assourdissant précurseur de malheur.

Je m’approchais de la fenêtre grande ouverte, et là…

« … », j’en suis restée sans voix.

Le joli bois fait de vieux arbres, de buissons, d’arbrisseaux, de fleurs et d’herbes folles, ce bois touffu aux arbres multiples, élégants et solides. Ce bois, n’était plus là… Rien, le sol était encore humide et la terre noire, les petits mammifères sortaient de leurs terriers, effarés et perdus. Quelque chose n’allait décidément pas.

Abasourdie et silencieuse toute la faune regardait sans comprendre l’étendue désertée de ce bois désenchanté.

Je suis sortie en vitesse, j’ai longé le sentier, j’ai marché des kilomètres, ne m’arrêtant que pour m’abreuver ou le temps d’une collation. J’ai marché, marché !

Enfin au détour d’un chemin, j’ai vu dans une vallée encaissée, que des milliers d’arbres s’y déplaçaient. Lentement certes mais avec une détermination sans faille qui leur avait fait franchir des dizaines de kilomètres. Je les ai hélés. J’ai couru pour les rattraper. M’adressant au plus vieux chêne de la forêt, je tentais de comprendre cette migration soudaine. Pourquoi, la forêt partait-elle s’installer ailleurs.

Alors, les arbres ont frémi et m’ont raconté que les hommes étaient venus. Certains étaient bûcherons, d’autres menuisiers, ébénistes, tous écoutaient le promoteur parler lotissement, zone commerciale, terrains de foot, piscine, aire de jeux.

Un sentiment de colère avait secoué la forêt, puis l’incompréhension. Pourquoi les mettre à mort ? Pourquoi vouloir s’implanter là juste sur leur terre, sur leurs racines. Pourquoi détruire la vie, notre vie sur notre territoire, pourquoi s’approprient-ils ce qui ne leur appartient pas.

Sombres idiots qui ne vivent que le temps d’un battement d’aile et qui l’emploie à détruire la planète, alors que nous, les arbres, vivons des siècles. Pauvres crétins qui nous tuent pour se repaître de notre bois et qui meurent de la chaleur d’étés impitoyables. Pauvres ignares qui ne savent que détruire et tuer. Ils vendent nos dépouilles comme jadis, ils vendaient leurs semblables. Ils prennent et disposent sans se soucier du bien commun. Comme si, le simple fait de vouloir valait obtenir et posséder.

Aussi, ce matin-là, étaient-ils partis, sauvant ce qui pouvait l’être. Ils allaient vite, se déplaçant sans relâche, de peur d’être poursuivis et retrouvés. Ils redoutaient la persévérance imbécile de qui s’estime dans son bon droit. Ils avançaient, ils fuyaient.

C’est en vain que je tentais de négocier leur retour.

Un jour peut-être, mais les arbres ne sont jamais revenus.

Le promoteur a construit une cité sans âme.

On a planté ça et là des arbres de serre faméliques et disgracieux.

De ma fenêtre je n’entends plus le chant des oiseaux, ni le bruissement des feuilles. A la place un concert de klaxons et d’invectives, de musiques bruyantes et discordantes.

Des visages fermés, sans âge ont remplacés la beauté de la forêt.

Les arbres sont partis, ils se sont sauvés. Du moins se sont-ils épargnés les tronçonneuses.

Les arbres sont partis et la vie aussi….

Naissance

Du fond de son sommeil, IL a senti cette caresse sur son visage, un doux frôlement. IL savait qu’IL ne devait pas ouvrir les yeux. Il sentait que quelque chose d’horrible l’attendait s’IL le faisait.

La caresse s’est fait pression. Elle insistait. Bientôt, la main froide s’est posée sur son épaule, les doigts s’y sont ancrés. Il a fait soudain plus froid et plus chaud en même temps. On insistait, mais IL ne voulait pas.

 IL a senti une brûlure sur son bras puis IL a commencé à entendre des bruits. Son appartement était investi par des dizaines d’êtres ou d’entités. Tous lui en voulaient à LUI. Tous s’accrochaient. Mais LUI ne bougeait pas, il tiendrait bon, personne ne l’obligerait à ouvrir les yeux pour assister à cette sarabande.

Et puis, on a crié, une voix forte et masculine, « MONSIEUR ! Est-ce que vous m’entendez ? MONSIEUR ! ».

Là, IL a eu un doute. Que se passait-il ? Rêve ou cauchemar ?

« Monsieur ? Merde, on le perd ! Allez, on choque, son pouls bat à peine. Monsieur ! Allez, on s’accroche ! Ouvrez les yeux Monsieur, respirez ! ».

Alors, IL a tenté d’ouvrir ses paupières. C’était si lourd, c’était si dur, IL a essayé de lever la main, c’était si lourd, c’était si dur.

Soudain, ce fut comme si un ressort avait lâché et ses yeux se sont grands ouverts.

Ce n’était pas sa chambre, ni même son appartement. C’était l’hôpital. Rien de monstrueux, si ce n’est la foule d’appareils et le nombre de personnes qui s’affairaient autour de lui. « Il a ouvert les yeux ! Il revient ! »

IL laisse son regard vagabonder dans la pièce. Quelque chose l’interpelle, le dérange un peu, sans vraiment l’angoisser.

La chambre est vaste, démesurée même. Au-delà des soignants, IL voit des gens. A y regarder mieux, IL voit sa mère, sa sœur, deux cousins et là aussi le visage familier et aimant de ses amis.

Tous le veillent ! IL entend, « IL arrive ! » Et en même temps, un cri « Monsieur, accrochez-vous ! », « Merde, on le perd ! ».

Il a respiré à fond, a ouvert les yeux, a gémi.

IL a entendu « heure du décès », puis IL s’est levé et a rejoint la foule qui l’attendait.

« Il y a des naissances plus ou moins difficiles lui a dit sa mère, allez, viens ! on va fêter ça… ».

Louise Desmons mai 2020

Ahmed

Ecoute petit, écoute… Je suis venu te parler d’Ahmed. Ça fait des heures qu’il erre dans le désert, il marche, il marche. Du sable, des dunes, du sable. Il a chaud Ahmed, il a si chaud, il marche droit devant lui. Lorsqu’il lève la tête, il voit l’air danser avec le soleil sur l’horizon de son chaud désespoir.

Ça fait deux heures qu’il a bu sa dernière gorgée d’eau Ahmed, il va mourir, il le sait mais il avance, il marche droit devant, il marche.

Soudain, devant lui, miracle, mirage, mirage, miracle : une oasis !

Il avance, il court, il plonge la tête la première dans l’eau accueillante. Il boit, il se mouille, il s’abreuve, il s’ébroue. Heureux, d’être là, d’être vivant, il s’allonge à l’ombre d’un palmier et s’endort.

Quand il se réveille, la nuit est tombée, Ahmed a faim.

Il cherche dans son sac mais ne trouve qu’une lampe de poche et quelques bricoles.

Son autre main frôle un petit sachet et le bout de ses doigts rencontre des dattes, des figues. Miracle !

Heureux Ahmed mange et mange encore. Jamais roi ne fit un tel festin !

Machinalement, il prend sa lampe de poche et éclaire le contenu du sachet, des vers grouillent sur les fruits. Alors Ahmed, éteint sa lampe et de remet à manger tranquillement.

Ecoute petit, écoute, si ventre affamé n’a point d’oreille, il n’a point d’yeux à l’évidence. Mais nous même, jusqu’où serions-nous capables d’aller pour assurer notre survie ?

Danger !!

Deux pattes velues, fines et noires sortaient du terrier. En y regardant mieux, on voyait deux bulbes jaunes striés de noir qui bougeaient de droite à gauche.

Noire, elle était noire, tellement noire qu’elle en était bleutée.

C’était assurément la plus belle araignée de la forêt.

Depuis quelques temps, elle s’inquiétait car la déforestation imbécile des humains se rapprochait dangereusement.

Elle guettait, elle épiait. Parfois, elle se disait qu’elle finirait ses jours dans un terrier humain, ce qu’elle redoutait le plus au monde. C’est qu’elle avait gardé l’amer souvenir d’une rencontre avec une de ces bipèdes. Une femelle à n’en point douter. Dès que leur regard s’étaient croisés, l’humaine avait hurlé de terreur. Jurant qu’elle n’avait jamais rien vu de si hideux !… Sans blague ?

Son corps blafard, ses poils mal répartis, sa peau amovible, ses quatre pattes informes terminées par d’improbables tentacules. La graisse répartie à la sauvette, son arrière-train lui-même semblait éprouver des difficultés à la suivre. Et, elle hurle au monstre lorsqu’elle me voit ?!!

Question de point de vue. Je me souviens m’être cachée pour ne pas subir un sort funeste.

Peinarde dans ma forêt, sous mon arbre, dans ma toile, c’est encore moi qui dois me planquer face à ce monstre imberbe à l’odeur chimique des plus discutables. Mes pattes velues l’impressionnent, l’effraient.. bref.

Moi, quand je croise un animal de cette espèce : l’humain, je me hâte de me mettre à l’abri. Avec lui, tout est danger, tout est en danger.

L’humain ne recule devant aucun sacrifice – celui des autres généralement – il tue, brûle, arrache. Tu ne sais pas pourquoi, mais un jour, ils se mettent en branle, dévastant tout sur leur passage. Après ils construisent d’infâmes terriers, des centres commerciaux immondes, des plans d’eau carrés qui puent. Et le pire, c’est qu’ils retirent leur peau se jettent dedans, nagent puis la remettent et repartent vers leur terrier. Une chose bizarre que d’assécher un cours d’eau pour construire une piscine…

C’est une espèce qui se reproduit et se propage rapidement. Mère Nature a beau essayer de les éradiquer et même s’ils s’entre-tuent régulièrement, cette espèce est solide.

Parfois, je me dis qu’elle va s’anéantir toute seule. Puis je me souviens des grandes guerres, des champs de bataille où ils tombaient par centaines, par milliers mais qu’en fin de compte, il mourait moins d’humains que d’insectes, d’oiseaux, de petits ou grands mammifères.

 Drôle d’espèce… Ils se battent, se tuent individuellement ou en meute et toujours, ils sont là. Parfois, je les regarde. Ils sont aussi paisibles, calmes, aimant. On ne sait ce qui les pousse à se mettre en marche dans une folie meurtrière, pas plus qu’on ne comprend pourquoi ils s’arrêtent.

Cependant la méfiance est de mise. Ces bestiaux sont dangereux, incontrôlables, cupides et surtout d’une stupidité remarquable. Rares sont ceux qui profitent du soleil ou de la beauté des choses. S’ils voient une fleur magnifique, ils la coupent derechef, s’ils apprécient le pelage ou la chair d’un animal, horreur ! l’espèce toute entière s’en trouve menacée.

Des bestiaux dangereux que les humains, oui !

Notre araignée philosophait ainsi en écoutant les bruits de haches et de tronçonneuses. Elle entendait les arbres gémir et la forêt pleurer, lorsqu’une pince l’a saisie. On l’a ensuite jetée dans un bocal en verre, elle a entendu un « venez voir, je viens de capturer un spécimen d’Arachné. On va le mettre dans le vivarium, ça va être super !

Euh.. super ? Non mais, ils vont me confiner dans un aquarium ridicule au prétexte que je ne bouge pas beaucoup. Ils vont me nourrir de mouches industrielles que j’exècre. Ensuite, ils vont me trimbaler de temps à autre dans une boîte en plexiglass avec très peu de trous pour m’exhiber devant le quidam apeuré. Une vie de prisonnier en isolement. Finies les odeurs de sous-bois, finis les chants d’oiseaux, fini l’espoir d’une libellule ou d’un papillon, finies les mouches grasses du compost naturel. Finies les saisons…

J’ai peur aussi de l’après. L’après engouement, l’après intérêt, quand la lassitude prendra le dessus, quand l’araignée que je suis leur inspirera dégoût, ou peur bon marché. Après, je ne suis pas à l’abri de recevoir du gaz insecticide que l’on trouve partout même chez les défenseurs de la nature. Oui, me capturer sur un caprice pour m’enfermer et me tuer. Quelle race ces humains, quels bestiaux égoïstes et nombrilistes.

Pour l’instant, je vais essayer de me sortir de ce faux pas. Peu d’espace, peu d’air. Je vais me recroqueviller, me faire toute petite, avec un peu de chance, ils seront négligents et laisseront un peu de jeu entre le couvercle et le verre.

Mieux que de la chance, le pied butte, l’humain chute, le verre casse, l’air frais me dit de courir vite et loin. J’ai l’avantage du nombre de pattes. Je cours, je plonge dans le sous-bois, je m’enfonce dans la terre humide. Je me cache, attentive au martèlement du sol. La forêt est devenue silencieuse et les bruits nocturnes ont succédé aux bruits diurnes.

Lasse, heureuse et avec un flegme affiché, je regagne mes pénates.

Dieu que cette espèce est dangereuse ! – Louise Desmons 2020 –

Elle

Désormais elle savait, elle en était sûre, « ils » l’avaient suivie. Quelques semaines après son emménagement dans son nouvel appartement au 6ème étage de cet immeuble récent, elle les avait vus à la fenêtre, leur vilain nez écrasé contre la vitre.

Puis, le bruit des meubles qu’on pousse, qu’on déplace la nuit, ces bruits s’arrêtent à 3 heures du matin pour reprendre à 23 heures le jour suivant. La musique à fond et les basses qui tambourinent contre la cloison… l’enfer au quotidien.

Alors elle a baissé les persiennes, se contraignant ainsi à vivre dans l’obscurité, une faible lueur éclairant sa pauvre vie. Mais les bruits se sont amplifiés, allant jusqu’à frapper contre sa porte ou s’accrocher à sa sonnette.

Mais c’est décidé, elle allait contre-attaquer. D’abord dépôt de plainte auprès du syndic’. Elle allait les calmer tous ou les faire virer, les obliger à quitter les lieux.  Elle sait que si elle s’installe ailleurs, très vite, ils la retrouveront. Cette fois-ci, non, elle ne fuira pas. D’abord, le nuisible du dessus. Elle s’arme de courage et va sonner chez lui. Un gars lui ouvre, souriant, condescendant. Il lui explique que non, il ne pousse pas ses meubles pendant la nuit. D’ailleurs, il rentre de vacances et que son logement est vide depuis deux semaines. Il lui explique que c’est « tout béton ici », et que bien sûr, on ne peut pas identifier avec certitude la source du bruit…

Mais c’est lui, elle en est sûre. Lui, c’est l’un des démons qui lui bousillent la vie. Lui, elle le sait, Lui, elle le hait !

Du reste, elle abreuve le syndic de mails de réclamations. Mais il n’est pas seul ! Elle a identifié la blondasse du 2ème, oui la musique c’est elle. Elle qui ose prétendre que travaillant toute la journée et rentrant tard de surcroît, elle « n’a guère le loisir d’en écouter ». La menteuse !

Oh mais les mails de protestations auprès du Syndic’ l’obligeront à partir, tout comme son complice du 7ème, le taré du 4ème et le sadique du 3ème et la famille du 2ème et ….

Le Monsieur du Syndic est venu, lui a expliqué que des mails avaient été envoyés aux locataires incriminés, que tous ont été surpris et ont attesté de leur innocence. Qu’elle devait comprendre que peut-être les occupants de l’immeuble n’y étaient pour rien. Et que peut-être, elle pourrait se faire aider par un spécialiste, un médecin. Que peut-être elle était surmenée.

Alors folle d’une rage impuissante, elle l’a viré de chez elle. Le salopard, l’idiot ! qui ne me croit pas. L’ordure qui les laisse me maltraiter. Mais elle va réagir !!!

Depuis quelques temps, lorsqu’elle croise les autres locataires, ils la toisent une ironie certaine dans le regard. Certains même, la regardent avec une pitié non feinte.

Oui, ils la prennent pour une folle, une cinglée, une faiseuse d’histoire !

Mais, elle a rêvé ces visages à sa fenêtre ? Les bruits, les rires, et la musique tonitruante, elle a rêvé peut-être ? Non elle n’a rien rêvé, rien inventé. Rien !

Un soir de lassitude et remplie d’amertume, elle s’est couchée espérant la consolation d’un repos réparateur et surtout, une nuit d’oubli. Elle s’était posé des boules Quiès pour ne pas entendre, elle a pris un calmant pour glisser dans le sommeil.

Allongée sur son lit, dans un demi sommeil, elle a entendu la porte du placard grincer, puis deux yeux jaunes et des crocs menaçants sont sortis lentement, un monstre velu, le croquemitaine de son enfance s’est approché d’elle. « Il est temps ! »

Son silence a fini par inquiéter les autres locataires qui ont prévenu le Syndic qui a dépêché la maréchaussée. Vide, l’appartement était vide, personne ne l’a vue sortir, ni partir. Rien, pas de sang, pas de traces, rien. Un peu comme si elle s’était évaporée…

Peu à peu même son souvenir s’est effacé. L’appartement a été rapidement reloué.

Le petit Paul du 2ème a peur des « drôles de z’yeux » du monsieur du 6ème.

Depuis quelques temps, Paul entend des bruits de meubles qu’on pousse au milieu de la nuit, l’enfance sûrement…

Vide ou plein ?

Seule devant le frigo, elle hésite. Ai-je besoin d’acheter quelque chose ? Chapeau sur la tête, manteau prêt à être boutonné, écharpe posée sur la nuque, main posée sur la porte du frigo, elle hésite.

Elle ouvre et regarde.

Bon, beurre…est-ce que j’ai du beurre ? …ah oui ! euh, périmé depuis quatre mois, de la confiture ? houlà, une mousse blanchâtre a délicatement poussé sur le peu qu’il reste dans le pot. Y’a quoi d’autres ? du jambon périmé depuis…ah quand même ! ça doit être pour ça qu’il est vert. A vu de nez, le fromage est prêt à sauter du frigo dans la poubelle. Dans le bac à légumes, la salade s’est transformée en un monstre gluant verdâtre et liquide.

Elle contemple le désastre. C’est pas un frigo, c’est une arme de destruction massive, parée pour la guerre bactériologique. Pour contaminer l’ensemble de l’humanité, il suffit d’ouvrir en concomitance la porte du frigo et la fenêtre de la cuisine. Sûres de leur puissance, les bactéries anéantiraient l’Humanité.

Ouais, après ces constatations amères, elle s’arme du seul outil anti-pandémie possible à ce stade : un grand sac poubelle !

Elle espère toujours trouver quelque chose de comestible mais elle jette, jette, et jette encore. Il ne reste désormais dans le frigo qu’un yaourt nature périmé depuis une semaine seulement.

Lasse, elle referme le frigo, le sac poubelle et son manteau, elle ajuste écharpe et chapeau. D’un geste décidé, elle attrape son sac. Puis elle sort. Elle jette la poubelle dans le container prévu à cet effet.

Bon sang, ça te coûte un pont ce que tu viens de foutre en l’air ! Gosse de riche, va ! Parasite de la planète, oh et que je ne t’entende pas râler à propos de tes impôts, vu ce que tu te coûtes en frais de poubelle !

Elle se morigène intérieurement, elle peste contre ses éternels « j’ai pas le temps ». Elle pense à ses  » muscles frigo » comme elle les appelle, qui se sont largement développés sous l’altère couscous et plats à emporter. Elle s’injurie intérieurement, passe devant la supérette, hésite…et d’un pas décidé entre dans la pizzeria d’à côté.

Elle s’assied, commande, puis pleine d’auto-indulgence se dit qu’elle fera un plein de courses lorsque son frigo sera lavé et désinfecté.

En attendant, elle lève son verre : Santé !

Transparence

Personne ne la regarde depuis longtemps. Personne. Ni son père qui n’a comme horizon que son ordinateur, ni sa mère qui semble investie d’une mission hygiéniste dévastatrice.

Son père s’enferme chaque jour davantage dans une bulle de labeur, sa mère s’enferme dans une frénésie de travail domestique entrecoupée de discours féministes.

Mais elle, personne ne la regarde plus depuis… elle ne saurait le dire.

Chaque matin, elle part pour l’école et là non plus, personne ne la regarde. Elle a beau s’interposer entre deux protagonistes, émettre une opinion dans les discours enflammés de la cour de récréation, rien, personne ne relève, ni ne lui intime l’ordre de se taire.

Non, jusqu’à l’institutrice qui ne la gronde pas lorsqu’elle est en retard.

Parfois, elle se demande si elle existe vraiment du moins, aux yeux des autres. Certes, diaphane et légère, elle est comme une plume ballottée par le vent. C’est vrai aussi, qu’elle est de ces gens qu’on voit et dont on ne se souvient pas toujours.

Mais depuis quelques temps, un profond sentiment de solitude teintée de mélancolie voire de tristesse l’envahit.

Un matin froid et lumineux, un matin de printemps où le soleil peine à réchauffer la terre, une fleur a poussé sur le trottoir. Là, juste devant elle. Comme elle se penche, elle s’aperçoit que des fleurs rouges ont envahi le trottoir. Puis des clématites et de la vigne folle recouvrent avec un bel ensemble les murs gris de la ville. Surprise elle lève la tête et rencontre le regard doux et aimant de sa grand-mère qui lui sourit. D’un coup, elle sent une onde d’amour et de bienveillance la submerger.

« Oh ! quel bonheur de te voir. Quel bonheur pour tout le monde !  Papa et Maman seront si heureux de s’être trompés. Tu n’es pas partie pour toujours là-haut dans le ciel, derrière les nuages. Non, tu es là ! Viens, on va…

Sa grand-mère lui a pris la main, la serrée contre son cœur.

« Tu sais ma chérie, les autres ne t’ignorent pas, c’est même pour cette raison que tu n’as pas compris. Ils te retiennent par leur amour et leurs pensées.

Ma Douceur, tu te souviens des néons froids, des infirmières et des docteurs ? T’en souviens-tu ?

Elle acquiesce lentement, peinant à comprendre…

Oui mon Cœur, tes parents ne se sont pas trompés. Je suis venue aujourd’hui t’emmener avec moi par-delà les nuages. Là, où l’on n’a ni froid, ni faim, et où personne ne meurt jamais.

Une douceur nouvelle l’a envahie à cet instant. Une torpeur cotonneuse s’est emparée de tout son être l’amenant tendrement à comprendre et à accepter. Elle s’est envolée doucement vers sa nouvelle destinée.

Le visiteur

La pluie tombait, la pluie ruisselait depuis des heures. La vieille femme regardait par la fenêtre ce paysage de désolation qui s’étendait devant elle.

La pluie tombait, et les nuages passaient devant le soleil dans une partie de cache-cache sempiternelle. Et les nuages s’étalaient transformant par intermittence les vitres en miroir.

Et la vieille femme de regarder ses rides, de regarder les sillons creusés par le temps, le dur labeur de son visage sous le soc de la vie.

De loin en loin, elle apercevait fugacement une ombre, un profil, parfois même un regard s’attardait sur elle. Elle savait, elle attendait. Quand ? Comment ? Elle verrait à ce moment-là…

Et puis un soir, il fût là. Juste derrière elle. Avec son doux regard et ses gestes embarrassés.

Il s’est approché, hésitant encore à la prendre dans ses bras.

Elle ne s’est pas retournée, elle a regardé par la fenêtre pendant qu’il s’approchait, qu’il se rapprochait, confondant son visage avec le paysage. Puis, doucement, il l’a enlacée.

 Elle a eu froid, puis une douce chaleur l’a envahie. Elle a incliné la tête, l’a posée sur son épaule. Tout s’est effacé, tout est revenu. Les jours heureux, les rires, les bonheurs à deux. L’amour qui nait, qui s’épanouit. La tendresse qui le conforte. Oui, il et elle pour une vie.

Et puis, il est parti emporté par un crabe… alors elle a attendu, qu’il vienne, qu’il revienne. Et il était là, il est là, avec son doux sourire, ses yeux tendres et ses gestes d’amour.

Oui, il était venu pour elle, il était venu l’emmener avec lui. Ses cheveux blancs à elle se mêlant à ses cheveux bruns à lui… Lui, parti trop tôt, elle a vieilli seule longtemps, si longtemps, trop longtemps.

Mais pour ce dernier voyage, ils ont retrouvé leurs vingt ans et avec la vigueur de leur âge ont fait ensemble, le grand saut derrière les nuages…  

L’enfant de janvier

« Vite, vite, vite, je suis en retard !, rho… je cours mais je n’avance pas ! Où est mon balai ? »

Pâquerette, la petite sorcière courait partout dans la maisonnette où elle réside depuis…oh…549 ans si sa mémoire est bonne. Noireau, son chat, confortablement installé devant l’âtre la regarde s’agiter. Quelle folle-dingue cette sorcière ! Elle passe son temps à courir en criant « je suis en retard, où est mon balai ? »

Au même moment, on entend crier « Mais où est mon balai ? » du fond d’une malle où elle s’est engouffrée par mégarde.

« – A côté de l’aspirateur lui crie Noireau, « Modernité et Traditions » tu te souviens ? »

« – Ah oui, merci ! »

Pâquerette attrape son balai, se recoiffe devant le miroir magique, met son chapeau à pompons, (ben oui c’est l’hiver), ouvre la porte. Un vent glacial entre dans la cuisine !

« -Oh, il faut que je me dépêche, c’est la première pleine lune de l’année. Dans une heure les villageois auront déposé le nouveau-né dans la souche-berceau. Je dois y être avant les bêtes sauvages ! »

Sur la route, Pâquerette maugrée « Ces diables de villageois, pourquoi abandonnent-ils un bébé tous les ans à la même période ? C’est incroyable ça ! A quoi jouent-ils ? Pourquoi toujours en janvier ? et à la première pleine lune ? Je n’ai jamais osé leur poser la question tant j’ai peur de me faire tuer. Mais quand même la question me taraude ! Et puis, ce n’est guère plaisant de voler par ces températures !

Arrivée près de la souche de l’arbre berceau –nom qu’elle lui a donné comme une évidence- Pâquerette pose son balai et attend cachée dans les broussailles. Elle voit arriver un prêtre, puis des notables, vient ensuite un jeune couple en larmes, la femme serrant un bébé contre son cœur, enfin les villageois graves et résignés.

Drôle de cortège… la petite sorcière écoute. Pour une fois qu’elle est en avance, elle va peut-être percer le mystère du bébé de la pleine lune.

Le prêtre prend la parole. Il commence son discours avec emphase et grandiloquence.

« – Mes frères, mes sœurs, nous sommes ici pour offrir cette jeune vie à la terrible sorcière qui hante la forêt. Cette offrande sera comme chaque année, le gage de notre tranquillité. Une fois, le terrible appétit de cette diablesse assouvi, nous pourrons vivre sans craindre les calamités. »

Pâquerette reste abasourdie… « Mais …quoi ?… Non mais…quoi ? Mais…ça ne va pas non ? Enfin…mais… » Elle s’apprête à bondir pour corriger l’erreur. Jamais, elle n’a exigé quoi que ce soit de qui que ce soit. Quand elle a besoin de quelque chose, ben..elle le fait apparaître. M’enfin, ils sont fous à lier !!

Elle réfléchit tout en regardant le cortège s’éloigner. Tout d’abord, rendre le bébé à ses parents, ce n’est pas un abandon c’est une extorsion ! Puis leur faire comprendre à ces nigauds qu’on n’a pas besoin d’acheter ma mansuétude, je me fous royalement de qui fait quoi dans la forêt. Il faut que donc que cette tradition idiote cesse immédiatement. Mais comment expliquer ça à des paysans terrorisés qui sortent leur fourche dès qu’ils voient un chapeau pointu ?

Diantre, diantre ! Comment s’y prendre ? Bon d’abord, le bébé, puis je vais rentrer chez moi demander conseil.

Fichtre ! Que de complications inutiles. Pâquerette se glisse dans le village où elle n’a aucun mal à trouver la maison des jeunes parents, tant les pleurs et les cris de désespoir envahissent la rue. Notre petite sorcière, se glisse dans la chaumière, le bébé dans les bras.

« – Arrête tes pleurs, je te rends ton enfant, lui dit Pâquerette. Et sache que c’est une tradition stupide qui embarrasse tout le monde. D’abord, le mois de janvier est diablement froid et à mon âge, et bien que je sois encore très jeune, je n’aime pas courir les courants d’air. »

Les parents la regardent stupéfaits. Bientôt, la mère son bébé contre son cœur, prend la parole : «- Mais ça fait de très nombreuses années que ce rituel existe.         

  Ne m’en parle pas ! ça fait des années que je me gèle à chaque première pleine lune pour que le bébé abandonné ne se fasse pas dévorer par les bêtes sauvages. »

Et que sont-ils devenus ? s’inquiète la mère. »        

Il existe un village de l’autre côté de la forêt, les villageois y sont accueillants, ils aiment les enfants. Je les ai tous faits adopter. Eux-aussi se demandent pourquoi vous abandonnez vos enfants de janvier. Bon allez, je me rentre et cachez le bébé. Pas sûre que le prêtre et les notables ne vous le confisquent pas ! Je reviens dès que j’ai la solution pour arrêter cette funeste mascarade.

Et pfft… Pâquerette s’envole.

Arrivée chez elle, elle convoque son haut conseil. « Noireau ! j’ai un problème !!

« –  Il se passe quoi, ma folle-dingue préférée ? »

Et Pâquerette notre petite sorcière de lui narrer sa mésaventure.

« – Hum ! hum… Ils sont fous ces humains !

– Comme tu dis…

– J’ai remarqué que ce village est gris et terne, peut-être qu’on a affaire à un mage ou un lutin travesti, assez malveillant qui en aurait pris la tête ? suggère Noireau.  

-« Oh crois-tu ? Attends, miroir qu’en penses-tu ? demande Pâquerette

– J’en pense que c’est Roublard qui se fait passer pour le prêtre. J’en dis que ça l’amuse de voir pleurer les gens, et surtout de savoir que toi, tu te prends le vent glacial de janvier sous tes jupes. – Bon, bien, alors action ! décrète Pâquerette ».

Elle élabore un plan avec ses amis pour confondre l’imposteur.

Balai sous le bras et chapeau sur la tête, la sorcière attend avec les parents et le bébé que prêtre et notables arrivent.

« – Oh ! une horrible sorcière mangeuse d’enfants ! crie le prêtre.

 » – Arrête ton cirque Roublard, tu es démasqué ! Pâquerette lui envoie de la poudre magique au visage et le nez, les yeux, le menton de Roublard apparaissent, alors que son corps rétrécit, jusqu’à devenir de la taille d’un garçonnet de dix ans.

–  Roublard, tu es insupportable ! Ces pauvres gens pleurent leur enfant et toi ça t’amuse ! le sermonne Pâquerette.

–  Oui, ben toi t’es pas marrante ! ça fait des siècles qu’on s’ennuie avec toi ! »

La voix de notre petite sorcière s’élève alors : «  – Villageois, villageoises, il n’y a pas de méchante sorcière. La forêt est belle et accueillante. L’eau est pure et limpide, le gibier est abondant. N’écoutez plus les nains moqueurs et trompeurs. Vos enfants sont sains et saufs de l’autre côté de la forêt. Un joli village plein de fleurs, d’arbres, de musique et de couleurs. Prenez-en de la graine. Le malheur prend suffisamment de place sans qu’on ne lui en fasse !

C’est ainsi que des deux côtés de la forêt, on trouve de jolis villages pleins de rires et de chansons. Et Roublard ? Et bien, il est condamné pour 300 ans à cultiver l’immense jardin de Pâquerette… Et oui ! c’est elle la sorcière !!…  

Margaux aime les ragots

Margaux, ce n’est pas une méchante fille, non, ce n’est pas une méchante fille. Mais, voilà Margaux aime les ragots…et patati et patata et blablabla…et blablabla. Et quand il n’y en a pas et bien .. elle les invente !

Ce jour là, elle est sur la plage avec des commères, et blablabla et blablabla… Le pauvre Jean revient de la pêche, il passe, les salue de loin avec un bon sourire. Jean c’est un poissard, un loser, c’est comme ça depuis qu’il est né. Il n’a pas de chance, d’abord, il est mal fait, il est orphelin, il est pauvre. Mais il est gentil, souriant, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Les gens l’aiment bien. Et Margaux le regarde passer. Pauvre de lui ! En ricanant, elle dit à ses comparses : « Oui, il est pauvre, oui sa pêche est maigre, ben vu son bateau, c’est sûr… Normal qu’il ait du mal à vendre son poisson. Maigre est sa pêche et son poisson n’est pas très frais, on le sent à des lieues à la ronde. Je me suis laissée dire qu’il ramasserait les poissons jetés par les autres pêcheurs. Et puis, de toutes façons il a le sort qu’il mérite. Parce que franchement, Jean, hein Jean… et patati et patata…et blablabla et blablabla.

C’est un fait, « souvent langue médisante rencontre oreille complaisante », aussi la rumeur grandit, grossit, remplit tout le village, les gens partant du principe qu’il n’y a pas de fumée sans feu… Maintenant, on le regarde un peu de travers, on l’évite, on lui parle moins volontiers.

Un soir d’orage, Jean finit par se prendre la rumeur en plein visage. Il ne comprend pas, ça sort d’où ça ? C’est de la calomnie ! Pourtant avant tout le monde l’aimait bien. Comment peut-on croire et colporter de tels ragots ? Il pleure dans son cœur. L’orage gronde et dans sa tête et sur la mer. Pris de colère, il sort son bateau avec sa mauvaise voile. Il va leur montrer à tous qu’il pêche du bon poisson, SON poisson. Et il prend la mer sur son vieux bateau, avec sa si mauvaise voile. Les villageois lui crient « N’y va pas ! La mer est mauvaise, c’est de la folie, c’est trop dangereux ! » Mais Jean a mal dans son cœur, dans son amour propre, dans ce qu’il est, dans son honnêteté. Puisqu’il le faut, il va leur montrer, leur prouver. Il est parti sur la mer déchaînée Jean…

Le lendemain, Jean n’est pas rentré. Mal à l’aise, Margaux est allée guetter sur la plage. Pas sotte, elle sait que c’est à cause d’elle, qu’elle a tout inventé, qu’elle lui a fait mal, comme ça pour le plaisir de jaser, d’être le centre d’intérêt d’un petit groupe de péronnelles. Et elle est retournée tous les jours sur la plage dans l’attente du retour de Jean. Mais Jean n’est pas rentré. Il ne rentrera plus.

Le remord la ronge, elle se précipite chez sa vieille nourrice, un peu sorcière qui l’a déjà sortie de bien des embarras. « – Qu’as-tu donc encore fait, Margaux ? » et Margaux de lui avouer son forfait. « Je ferais n’importe quoi pour revenir en arrière, je t’assure…Je suis si désolée, je ne me suis pas rendu compte. Que puis-je faire maintenant ?

« Oui, je comprends Margaux, aussi vais-je t’aider. Tu vois ce poulet au milieu de la table là ? Et bien, tu vas aller le plumer au bord de l’océan, et surtout veille à ce qu’il ne reste pas le moindre duvet. Margaux attrape le poulet, court sur la plage, et assise au bord de l’eau plume, plume, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus le moindre duvet. Elle rentre chez sa nourrice.

« -L’as-tu bien plumé Margaux ? – « Oh oui Nourrice, Je l’ai plumé jusqu’au moindre duvet ! » « – Bien…alors Margaux, tu vas aller le récupérer toutes les plumes et qu’il n’en reste aucune sur l’océan, aucune, ramène les moi toutes !

« – Mais Nourrice, ce n’est pas possible, le vent les aura emportées au large et dans les terres. Il les aura dispersées aux quatre vents. Partout, non c’est impossible, je ne peux pas les récupérer !

– Et bien, vois-tu Margaux, il en est des paroles comme des plumes au vent, une fois envolées,on ne peut plus les rattraper. »