La Trapéziste

C’était une assiette, une belle assiette de porcelaine. Elle vivait ou plutôt vivotait dans un immense vaisselier. Oh, elle n’était pas seule. C’était même un endroit particulièrement encombré et fort gai. Un endroit où tout le monde se connaissait et se respectait L’ambiance y était bon enfant Cependant, elle n’était pas heureuse, elle avait un rêve, un joli rêve. Elle aurait voulu, là de suite, oui, elle aurait voulu devenir trapéziste.

Evidemment, l’on se moquait, on la trouvait trop ronde, trop travaillée. Ce n’était guère possible, trop fragile il fallait revenir sur terre et se rendre compte. Un rêve oui, une réalité, non !

Cependant, on avait beau dire, l’assiette allait mal. Les verres en cristal lui proposaient une jolie musique pour soigner sa dépression naissante. Ils lui concoctaient régulièrement des mini concerts composées de sons cristallins purs et enchanteurs. En vain, elle se languissait, elle perdait le goût des choses, une dépression que les sons ne soignaient pas.

Fins musiciens ils déversaient régulièrement des sonates de sons clairs et limpides. Des sons si purs qu’ils bouleversaient les services à thé et à café, les assiettes tressautaient, les saladiers dansaient, les plats se trémoussaient.

 La musique égayait tout le vaisselier. Exceptée notre petite assiette qui ne voulait pas danser, ni chanter.

 Elle voulait voler, fendre l’air, s’élancer dans le vide, tourbillonner, se rattraper, vivre enfin !

Un jour que la porte vitrée de l’immense armoire était ouverte, la belle se fit la belle. Elle s’est élancée, a enfin fendu l’air, et connu l’ivresse de la vitesse, le petit pincement au creux du ventre, le plaisir de rouler sur le sol, de retomber, trépignant de tout sa rondeur, dansant frénétiquement et se stabilisant enfin sans dommage.

Le moment de stupéfaction passé, l’ensemble du service a applaudi avec ardeur, le vaisselier en craquait d’enthousiasme. Bravo criaient les couverts, vous avez vu ? demandaient les porcelaines aux cristals. Et tous applaudissaient à tout rompre.

L’assiette était enfin heureuse, son rêve était réalisé, elle l’avait fait !

N’écoutant ni les pleutres, ni les rabats joie, elle était devenue la première assiette trapéziste, sans trapèze. Mais elle avait senti l’air sur sa porcelaine, ressenti l’ivresse de la vitesse, elle avait frémi en se voyant tomber ; elle avait eu peur. Quelle exaltation ! quel bonheur d’être grisée, quelle volupté que de réaliser son rêve.

Les arbres sont partis

Les arbres sont partis

Ce matin-là, je me suis levée de bonne heure. Quelque chose n’allait pas. Ce silence peut-être ?

Je me souviens, c’était le mois de juillet ; d’habitude, les oiseaux faisaient fête au jour naissant. Les petits mammifères s’étiraient et partaient en quête de leur pitance, alors que les insectes reprenaient le cours de leurs occupations quotidiennes.

Les hiboux et ces dames les chouettes, les intrépides chauves-souris regagnaient leurs couches en attendant un nouveau crépuscule.

Mais ce matin-là, rien, pas de bruit, pas de chants d’oiseaux, pas de bruissements. Rien !

Rien d’autre que le silence assourdissant précurseur de malheur.

Je m’approchais de la fenêtre grande ouverte, et là… « … », j’en suis restée sans voix.

Le joli bois fait de vieux arbres, de buissons, d’arbrisseaux, de fleurs et d’herbes folles, ce bois touffu aux arbres multiples, élégants et solides. Ce bois, n’était plus là… Rien, le sol était encore humide et la terre noire, les petits mammifères sortaient de leurs terriers, effarés et perdus. Quelque chose n’allait décidément pas.

Abasourdie et silencieuse toute la faune regardait sans comprendre l’étendue désertée de ce bois désenchanté.

Je suis sortie en vitesse, j’ai longé le sentier, j’ai marché des kilomètres, ne m’arrêtant que pour m’abreuver ou le temps d’une collation. J’ai marché, marché !

Enfin au détour d’un chemin, j’ai vu dans une vallée encaissée, que des milliers d’arbres s’y déplaçaient. Lentement certes mais avec une détermination sans faille qui leur avait fait franchir des dizaines de kilomètres. Je les ai hélés. J’ai couru pour les rattraper. M’adressant au plus vieux chêne de la forêt, je tentais de comprendre cette migration soudaine. Pourquoi, la forêt partait-elle s’installer ailleurs.

Alors, les arbres ont frémi et m’ont raconté que les hommes étaient venus. Certains étaient bûcherons, d’autres menuisiers, ébénistes tous écoutaient le promoteur parler lotissement, zone commerciale, terrains de foot, piscine, aire de jeux.

Un sentiment de colère avait secoué la forêt, puis l’incompréhension. Pourquoi les mettre à mort ? Pourquoi vouloir s’implanter là juste sur leur terre, sur leurs racines. Pourquoi détruire la vie, notre vie sur notre territoire, pourquoi s’approprient-ils ce qui ne leur appartient pas ?

Sombres idiots qui ne vivent que le temps d’un battement d’aile et qui l’emploi à détruire la planète, alors que nous, les arbres, vivons des siècles. Pauvres crétins qui nous tuent pour se repaître de notre bois et qui meurent de la chaleur d’étés impitoyables. Pauvres ignares qui ne savent que détruire et tuer. Ils vendent nos dépouilles comme jadis, ils vendaient leurs semblables. Ils prennent et disposent sans se soucier du bien commun. Comme si, le simple fait de vouloir valait obtenir et posséder.

Aussi, ce matin-là, étaient-ils partis, sauvant ce qui pouvait l’être. Ils allaient vite, se déplaçant sans relâche, de peur d’être poursuivi et retrouvés. Ils redoutaient la persévérance imbécile de qui s’estime dans son bon droit. Ils avançaient, ils fuyaient.

C’est en vain que je tentais de négocier leur retour. Un jour peut-être, mais les arbres ne sont jamais revenus.

Le promoteur a construit une cité sans âme. On a planté çà et là des arbres de serre faméliques et disgracieux.

De ma fenêtre je n’entends plus le chant des oiseaux, ni le bruissement des feuilles. A la place un concert de klaxons et d’invectives, de musiques bruyantes et discordantes.

Des visages fermés, sans âge ont remplacés la beauté de la forêt.

Les arbres sont partis, ils se sont sauvés. Du moins se sont-ils épargnés les tronçonneuses.

Les arbres sont partis et la vie aussi….

Bulle et Plume

Dans l’air tiède d’une soirée d’été, une bulle de savon et une tendre plume se sont rencontrées. L’une était transparente, presque immatérielle, l’autre petite et duveteuse.

Au fil des heures un tendre sentiment les a unies.

Une bulle de savon et une jolie petite plume blanche vivaient un amour passionné. Aussi légère l’une que l’autre elles volaient, virevoltaient, au gré des brises, des alizées ou des vents plus rudes, annonciateurs de pluie.

La bulle charmait la plume tourbillonnant avec elle, elles dansaient toutes les deux dans la lumière qui les paraît de mille feux. Elles chantaient dans le vent, valsaient de concert dans une insouciance que seul l’amour partagé permet de vivre.

Quelle euphorie, quel bonheur, quelle puissance dans l’extase.

Elles cabriolaient, caracolaient depuis le début de l’été, elles s’aimaient. Folles et imprudentes comme seules le sont les amours de jeunesse.

Las, un jour alors qu’elles s’apprêtaient à survoler la mer, la plume dans un élan amoureux s’est approchée près, bien près, trop près. Le duvet a frôlé, puis s’est recourbé. Le cœur de la plume était bien dur, trop dur, la bulle s’est accrochée, a tenté de résister un instant mais un cœur si dur l’a fait exploser.

Fragiles, elles l’étaient toutes les deux, mais l’une l’était plus que l’autre.

La bulle évaporée, dissipée, a disparue à jamais.

C’était une histoire d’amour, celle d’un cœur trop dur pour un corps trop tendre.

Goupil

C’était il y a fort longtemps dans un endroit fort improbable. C’était donc une vaste forêt, un énorme bois, peuplé comme il se doit d’elfes, de fées, de gnomes, trolls et autres petits êtres composant le Petit Peuple de la forêt.

Tout se passait à merveille, tout se passait bien, sans querelle, sans pénurie, sans tristesse dans un monde serein, beau et même plus beau de jour en jour. Un monde paisible, sans histoire. Bref, un monde où l’ennui et la routine avaient commencé à distiller leur venin.

Un jour, un gentil renard s’en vint croquer une gentille poule et la déguster gentiment aux yeux de tous. Or, comme c’étaient les fées qui pourvoyaient à la nourriture de chacun, cela n’était jamais arrivé.

Scandale, horreur, mais comment ? mais pourquoi ? Mais…non, mais sacrilège, assassin !!

Le renard fut fort étonné du scandale provoqué. Lorsqu’il fut convoqué par la Cour suprême composée des ancêtres de chaque entité présente dans la forêt, Maître Renard expliqua à l’assemblée atterrée que là d’où il venait, c’était chose courante et ma foi, normale.

Là-bas, dans le royaume des Hommes, tout le monde procédait ainsi. Les tendres poulettes étant le repas préféré de nombre de prédateurs, à commencer par les Hommes eux-mêmes.

La Cour fut fort intriguée voire même impressionnée et l’ensemble du Petit Peuple fort apeuré.

On expliqua à Goupil qu’il ne pouvait rester et qu’il devait s’en retourner là d’où il venait. Là, où manger justifiait tous les assassinats de petites poulettes. Le Renard profitant de l’audience leur donna un cours sur la prédation en particulier et en général. C’est donc ainsi que le Petit Peuple apprit que les chats tuaient les oiseaux, les rats, les mulots et les petites souris. Que les chiens tuaient les chats et aussi les lapins, que les loups, les renards, les belettes, les martres tuaient tout ce petit monde pour se nourrir.

Horrifiée la Reine s’exclama « mais tout le monde tue tout le monde dans ce royaume ! 

Quelle horreur que d’y vivre ! Mais dîtes moi Maître Goupil, pourquoi les Hommes n’y remédient-t-ils pas ? »

Alors, Goupil éclata de rire, un rire sonore, plus triste que joyeux.

« Pardonnez-moi, Majesté et vous mes seigneurs, mais c’est l’Homme qui tue tout ce beau monde et pas toujours pour se nourrir ! Ils tuent pour le plaisir, ils se tuent même entre eux. Ils se font la guerre et se tuent à l’unité. Le pire des prédateurs de toute la création c’est l’Homme, qui cumule en plus, la vanité, l’orgueil, la médisance, la méchanceté et croyez-moi, la bêtise la plus cruelle de tout l’univers. ».

A ces mots, la Cour fut bien ennuyée, comment renvoyer le pauvre Goupil dans un univers aussi scabreux ? aussi dangereux ?

Le Renard avait également expliqué que sa fourrure plaisait aux humains qui n’hésitaient pas à exterminer toute une famille dans l’unique but de fabriquer une cape pour les épaules d’une demoiselle.

Terrifié, l’ensemble du Petit Peuple fut pris de tremblements et la pauvre gentille petite poule reléguée aux fins fonds des histoires horrifiantes qui sommes toutes l’étaient bien moins que toutes les autres.

On expliqua à Goupil que s’il voulait rester parmi eux, il lui faudrait renoncer à toutes formes de prédation.

Hélas, Goupil en était bien incapable. On appelle ça l’instinct ou l’éducation.

Renard il était, Renard il resterait.

La seule chose qui put le dédouaner est qu’il n’a jamais promis de cesser ses prélèvements et que, vraiment il a fait des efforts. Mais chassez le naturel il revient au galop…

Et en parlant de galop, Goupil s’est pris un carreau d’arbalète qu’un vaillant chasseur lui avait décoché. Ainsi va la mort, ainsi s’en va la vie.

Chacun ses prédations, chacun ses prédateurs, Petit-Peuple cache-toi le plus possible, mais attention un jour ou l’autre l’Homme lorgnera ta forêt.

N’oublie pas qu’on est toujours vaincu par plus barbare que soi.

J’ai glissé chef, j’ai glissé !

Ça fait des lustres qu’il est là à s’acharner, des plombes qu’il joue les explorateurs entre clito, seins, vagin, et que je te gratouille, et que je te léchouille et que je te papouille.

Certes, les préliminaires c’est génial, surtout si c’est bien fait (à deux si possible), le faire avec douceur et volupté, un savoir-faire empreint de sensualité, une sensualité empreinte de savoir-faire. Le tout amenant doucement mais sûrement au septième ciel ou au sixième si on n’est pas trop en forme.

Mais là !! Bon le besogneux s’acharne, s’excite tout seul. Je dois faire appel à mon imagination et à toute mon éducation pour ne pas l’envoyer salement balader.

Bon, il fait quoi là ? C’est pas vrai ! Pourquoi, j’ai craqué ?

Ce mec, c’est de la publicité mensongère, un emballage richement décoré mais atrocement vide. Je jette un œil sur la pendule telle une Joséphine sous son Napoléon. Boudiou !! mais c’est que ça dure son truc ! il prépare les J.O. de la baise ou quoi ? Mais y fait quoi là, l’explorateur ?

Quand arrive enfin, l’assaut final, me croirez-vous, je m’entends dire sur le ton gouailleur d’Arletty dans Hôtel du Nord : « Ben alors, c’est à c’theure-ci qu’tu rentres ? »

Stop !! DE-BAN-DADE !!

Une pensée me traverse l’esprit à l’instant précis où l’accès de sincérité est devenu excès de sincérité, tel le Pithivier de la 7ème Compagnie « J’ai glissé Chef, j’ai glissé ».

Le Môssieur s’arrête net, coupé dans son élan, (un coup à se faire une entorse ça), il s’assied, se lève, se rhabille en silence. Il est sorti de mon lit, de ma chambre, de ma vie…

Depuis mes nuits sont paisibles.

Le Cube

Il était naturellement distant, loin des autres. Il ne les aimait pas, il n’avait pas besoin d’eux. Sa vie était organisée pour réduire au maximum les contacts avec les autres. Il habitait une jolie petite maison coquette et confortable peuplée de livres, de musique, de films, d’images. Il dessinait des BD, il illustrait des livres pour les enfants. Son talent était qu’il n’avait pas besoin de connaître pour faire. C’en était surprenant.

Misanthrope dans l’âme, il évitait le plus possible les rencontres, les échanges fussent-ils téléphoniques. L’humanité ne lui inspirait que méfiance, dégoût et crainte.

Aussi, s’enfermait-il chez lui, travaillant devant sa baie vitrée, laquelle donnait sur un jardin magnifique, fruit d’années de labeur acharné.

Un jour qu’il se promenait dans la forêt, il est arrivé dans une jolie clairière. De vieux arbres centenaires protégeaient de jeunes pousses. Une source fraîche abreuvait une végétation luxuriante et des animaux paisibles et indifférents.

Il décida de suite de s’y construire un abri. Un endroit serein, secret, un endroit à lui. Un endroit où rien, ni personne ne viendrait troubler sa paisible solitude.

Il y a construit un cube, fort laid mais qui serait rapidement recouvert de lierre, de ronces et de vignes folles.

L’intérieur était fort confortable. Tout y était pensé et réalisé pour vivre en parfaite autonomie. Et le temps a passé, la niche s’était protégée des yeux indiscrets

Un jour, alors qu’il venait se réfugier dans sa retraite pour des vacances bien méritées, il a senti quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Un étranger était venu en son absence. Quelqu’un avait osé profaner son paradis, son intimité, son Cube.

Alors, il a mis des pièges pour capturer ou faire fuir l’intrus. Il a pisté.

Souvent, lorsqu’il revenait au Cube, les traces laissées par l’intrus le courrouçaient, l’agaçaient au plus haut point. Sa colère allait grandissant, le poussant à revenir de plus en plus souvent dans son terrier.

N’en pouvant plus, un jour il s’en alla porter plainte auprès de la maréchaussée. Laquelle diligente deux braves gendarmes qui eurent tôt fait de déloger le vagabond squatteur.

Satisfait, il est rentré dans son cube. Heureux d’être de nouveau le seul en ces lieux.

Cependant, cette traque avait semé quelque chose en lui. Un nouveau besoin, il ne savait pas lui donner un nom, mais il savait que c’était là.

Petit à petit le cube, la clairière et le silence commencèrent à lui peser. L’autre présence a commencé à lui manquer. Le refuge lui a paru inhospitalier, vide, sans âme. Il y est venu plus rarement, puis, plus du tout.

 Pour la première fois de sa vie, il avait envie de parler à quelqu’un, de raconter de se raconter, d’écouter, d’être écouté. Pour la première fois de sa vie, il avait besoin d’un ami…

Les béquilles

C’était un petit village près de l’eau. La pêche était bonne, le soleil généreux, les noix de coco et le gibier abondants.

Tout allait pour le mieux, les gens étaient confiants et heureux.

Pourtant, c’est toujours dans un ciel serein que se déchaînent les pires orages.

Un jour, alors qu’il allait à la chasse, le Grand Chef Mamadou fit une très mauvaise chute. Après des jours et des jours de coma, il a ouvert les yeux. Son épouse et le sorcier de la tribu étaient là, guettant son réveil.

  • Grand Chef, quel bonheur de vous voir revenu des limbes pour nous éclairer de votre sagesse s’est réjoui le sorcier.
  • Quel bonheur de te voir revenir à la vie, mon cher époux.

Quand Mamadou, le Grand Chef voulut s’asseoir et se lever, force lui a été de constater qu’il avait perdu l’usage de ses jambes.

En larmes, il s’est écrié : « Un Chef sans jambes, contraint aux béquilles n’est pas un chef…qui accepterait cela ?? »

Ada son épouse, lève les bras au ciel et lui dit en substance : « Ordonne donc à ton peuple de porter des béquilles. Tous et toutes, les jeunes comme les vieux, les enfants aussi, et tout le monde continuera à te respecter. »

Ainsi fut fait.

Au fil du temps, les gens se sont habitués, la contrainte est devenue accessoire de mode, puis de distinction sociale. Il y avait les très riches béquilles sculptées, les béquilles en bois nobles, les béquilles plus modestes, et les béquilles en bois récupéré, moins jolies mais plus écolos. Et le temps a passé, Mamadou le Grand chef était parti depuis longtemps jouer du tam-tam sur les nuages avec ses ancêtres, lui, ainsi que tous ceux qui avaient connu la vie d’avant et qui connaissaient l’histoire.

De génération en génération, tout le monde portait des béquilles et ce dès le plus jeune âge. Il ne serait venu à l’idée de personne de ne pas les utiliser.

Lorsqu’un jour, deux étrangers sont arrivés au village. Deux solides gaillards qui portaient chacun un lourd sac-à-dos, et qui marchaient d’un bon pas. Le village entier s’est arrêté, tous ont regardé ces deux inconnus, tous se posaient la question…Comment font-ils ? et par quelle magie est-ce possible ?

On s’est approché, on a observé ces drôles de paroissiens qui marchaient sans béquilles et sans tomber…

Les deux touristes étaient de leur côtés fort surpris par ce village peuplé en son entier par des handicapés. Quel virus ? quelle maladie les avaient donc frappés ?

Un soir, près du feu, l’un d’eux a sorti un petit appareil qui s’est mis à faire de la musique. Puis, les deux gaillards se sont mis à danser. Une fois la surprise passée, les villageois les ont conspués. Qu’elle est donc cette sorcellerie ? quel pacte avec le diable êtes-vous en train de passer ?

Et les villageois ont ramassé des pierres, les ont jetées sur les deux touristes qui effrayés ont détalé en courant se mettre à l’abris de cette soudaine et surprenante lapidation.

Les villageois apeurés, diminués par des générations de soumission à une pratique absurde ne purent pas les suivre. Maugréant, pestant, médisant, conspuant ces mœurs étranges et indécentes des étrangers impies, le village s’est de nouveau replié sur lui-même.

Ce village n’était plus heureux depuis fort longtemps, les béquilles interdisaient tellement de choses…

Cette histoire pour te dire, qu’accepter et se soumettre sans réfléchir conduit à bien des malheurs. Petit, avant d’accepter des béquilles, n’oublie pas qu’il est bon de marcher, de sauter, de courir. Et puisque tes jambes fonctionnent, tu peux fuir les idées stupides et aliénantes des voleurs de rêves.

Méprise

Si le gars assis sur le canapé du salon est mon mari, qui ai-je bien pu pousser du haut de la falaise ?

Attends, je récapitule. Hum, voyons…

On a d’abord dîné, puis j’ai débarrassé la table, j’ai rempli le lave-vaisselle, j’ai nettoyé la table et passé un coup de balai. Il est allé au salon.

Il a dit : « On n’irait pas se balader ? »

J’ai répondu : « Si, bonne idée »

Il a dit « Il pleuvine, je vais mettre mes bottes et mon imper »

J’ai répondu : « Je vais en faire autant »

Il a dit : « Je t’attends dehors »

J’ai répondu : « J’arrive »

Et je l’ai suivi, sur la lande. On a marché le long de la falaise. Sans mot dire. Ça fait vingt ans que nous n’avons plus rien à nous dire. Rien d’autre que « Passe-moi le sel, qu’est-ce qu’on mange ? Où est la télécommande ? T’as pas vu le programme télé ?

C’est une promenade que j’affectionne particulièrement. Comme d’habitude, je me suis approchée de cette petite crique qui m’émeut toujours presque jusqu’aux larmes. Je me suis penchée pour voir la mer s’écarteler sur les rochers dans une fantasmagorie de couleurs volées au soleil couchant. L’écume devenue soudain or, émeraude, rubis, azur est un ravissement de chaque instant, un pur moment de vrai bonheur.

C’est à ce moment-là que je l’ai entendu. Quoi ? mais ce martèlement, de plus en plus rapide. Quelqu’un courait derrière moi. Alors qu’il était tout proche, j’ai fait deux mouvements. Hop, hop, tu vois ? Hop un pas de côté, hop mon bras qui se tend. Hop, hop et lui porté par son élan a fait arrrgh… !! splatch… !!

  • Euh …  ça va chéri ?

Il a toujours aimé la plage.

J’ai continué ma promenade. Je me suis sentie, comment dire, « Libéréééé, délivréeééé, et pas torturée pour deux sous. J’étais sereine. J’ai encore marché un petit moment profitant de l’euphorie jusqu’au bout. Il faut savoir savourer les moments que nous offre la vie.

Et puis je suis rentrée.

Dans le vestibule, première surprise, son imperméable était accroché sur la patère et gouttait sur ses bottes. J’ai accroché le mien à côté. Je suis entrée dans le salon.

Et là, j’ai pu lire dans les yeux de mon mari ce qu’il lisait dans les miens. « Mais qu’est-ce que tu fous là, TOI ? ».

Alors, je me suis assise sur le fauteuil, devant lui. J’affichais un sourire narquois tout en le regardant dans les yeux. Eh bé, c’est que ça cogite là-dedans. J’ai vu tous les scénarii possibles passer dans ses yeux.

Pour interrompre le silence pesant qui s’était installé, il a dit « tu ferais une tisane ? ».

Je me suis levée, je suis allée dans la cuisine. Peu de temps après je suis revenue avec deux mugs fumants. Nous avons bu en silence. Il était tellement anxieux qu’il n’a même pas remarqué cette saveur nouvelle qu’avait son breuvage.

Devant la porte, je me suis retournée : « Au fait, mon amour, la pelle, elle est toujours dans la cave ? »

Louise Desmons – août 2020

Miranda

Il n’y avait plus rien, ni plus personne dans les rues, les villes, les campagnes, à la montagne comme à la plage, il n’y avait plus de vie.

C’est pas faute de les avoir prévenus ces bougres et ces bougresses. Oui, pendant des décennies, la terre avait gémi sous leurs coups et leur cupidité irresponsables .  Elle avait envoyé des fléaux, elle en avait appelé aux cavaliers de l’apocalypse. En vain, l’Homme refusait d’entendre. Et comme chacun sait, il n’est pire sourd que celui qui ne veut point entendre.

Non, ça n’est pas venu d’un coup. Les choses ont commencé à se raréfier.

L’air pollué à l’extrême ne pouvait être nettoyé puisque les arbres avaient été coupés. L’eau polluée à l’extrême avait été vendue à des marchands de plastique qui la revendaient à prix d’or à la population dépossédée. La terre polluée à l’extrême ne pouvait plus nourrir personne, réduite à l’état de poussière gorgée de produits chimiques

Le soleil tapait dur et en l’absence des arbres, la terre ne pouvait s’en protéger.

Les petits animaux ont péri, les grands ont suivi. L’Homme perdant toute mesure a fini par considérer la terre et tous ses habitants flore et faune comme lui appartenant. Et en despote borné, les a soumis à son bon vouloir, jusqu’à la catastrophe finale…. Plus rien, plus personne, le néant…

Alors, la terre enfin débarrassée de ses parasites a soigné ses blessures, pansé ses plaies, repris des forces. Petit à petit, la flore d’abord, puis la faune sont revenus.

Dans ce décor de début du monde, une femme avait survécu. Elle allait de ville en ville, de pays en pays pour rassembler ce qui avait été la civilisation humaine. Elle était scientifique, elle était convaincue que l’histoire n’était pas finie. Mais qu’il fallait mettre à profit cette pause pour prévenir de ce que l’humain avait été et comment ne pas reproduire les erreurs du passé. Oui, retrouver et créer un immense sanctuaire pour protéger les avancées technologiques, philosophiques, architecturales, artistiques et historiques de ce qui avait été.

Elle était dans un petit village de la Côte d’Opale, cherchant où se trouvait le musée de la dentelle lorsqu’elle le vit.

Grand, jeune encore, la barbe bien taillée et la rigueur de sa mise trahissaient une volonté d’y croire encore. Il cherchait un autre vivant pour recommencer.

Après, la stupéfaction, est venue l’euphorie. On n’était pas seuls, on n’était plus seul. Puis chacun s’est raconté. Elle avait son projet et lui sa quête. Ils se sont associés. Lui, dénichant avec elle, les trésors oubliés. Petit à petit, il se prit à la regarder à la dérobée, puis de plus en plus ouvertement. Il était d’abord sous le charme et maintenant profondément amoureux.

Elle, indifférente, continuait à rassembler, enregistrer, stocker la mémoire de l’humanité défunte.

Un jour, il s’ouvrit à elle et lui déclara son amour. Elle l’a regardé, et avec un haussement d’épaule a rejeté des sentiments qu’elle ne partageait pas.

Régulièrement, mais discrètement, il lui disait qu’il la désirait, en vain…

Un jour, alors qu’ils visitaient un immense laboratoire du côté de Berlin, ils ont réussi à remettre en route les ordinateurs. Ils ont écouté, quelque peu effaré, les avancées technologiques liées à la bioéthique, à l’intelligence artificielle. Soudain au détour d’un fichier, ils ont entendu les détails du projet « Miranda ». Une femme robot avec les caractéristiques de l’humanité et les prouesses physiques de la machine. Miranda ne buvait pas, ne mangeait pas et était programmée pour regrouper et réunir tout ce que l’humanité avait construit. Miranda ne fonctionnerait que si l’humanité disparaissait. Elle portait un code-barres à la naissance du cou.

Il s’est levé, l’a regardée, a soulevé les mèches de cheveux qui lui cachait le cou. Il a caressé le code-barres qui s’y trouvait.

Miranda a fait un geste vers lui, un geste de tendresse, le premier depuis leur rencontre.

Il a hoché la tête, les yeux pleins de larmes, il a repris la route. Sans un mot pour elle.

La nuit, quand le vent le permet, on entend un cri, un sanglot, et si l’on est attentif on entend une voix rauque hurler « Putain d’humanité, je te hais ! »

Louise Desmons – août 2020

Papa Jules et Maman Yvonne

Je me souviens, j’avais dix ans, c’était une belle journée de juillet, non de mai ou était-ce juin ? Une de ces journées où la moiteur de l’air se mêle aux doux parfums des fleurs et des arbres. Oui, tout en marchant je me sentais grisée par cette promesse d’été.

Tournant rue Thiers, j’ai vu un attroupement près de la maison de Papa Jules et de Maman Yvonne… l’ensemble de mes camarades de classe, en fait.

Papa Jules et Maman Yvonne sont mariés depuis plus de soixante ans, et depuis plus de soixante ans les frasques de Papa Jules égayent le quotidien de nombre de villages.

Pour faire court, Papa Jules est un chaud lapin qui fait voler son dragon dans toute la région, au grand dam de Maman Yvonne qui n’en peut plus d’astiquer ses cornes.

Me mêlant aux badauds, j’observais la scène.

Dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, le regard courroucé, Maman Yvonne interrogeait son coquin de mari.

  • « D’oùc ch’est qu’te r’viens ?

Jules avec un aplomb que seule confère l’habitude :

  • D’’l’mer !
  • Et qu’est-ce t’es allé fair’à’l’mer ?
  • Bah, j’a pris l’iode et j’a trempé mes pieds.
  • Ah ouais et ch’éto quelle mer ?
  • Euh, eul’mer à Amiens ! »

En concomitance absolue le visage de Maman Yvonne s’est allongé et les enfants spectateurs ont murmuré avec un bel ensemble « Y’a pas la mer à Amiens… »

  • « Ben, puisque t’as l’air d’avoir des accointances avec l’eau te f’ras t’lessive tout seul et pour minger t’demanderas a’t’sirène !

Rentrés chez eux les enfants ont narré par le menu la mésaventure de Jules à leurs parents. Tous ont été unanimes : C’était un drame de l’inculture.

Moralité : Dans la vie, si tu ne veux pas d’ennuis, connais ta géographie !!!

Louise Desmons – juillet 2020