Les couleurs et la ville

Le ciel invariablement gris offrait aux regards désabusés le spectacle désolant d’une ville sans couleur.

Gris, noir, cendre anthracite, marron et parfois bleu marine ou vert bouteille. Tout est sombre, tout est triste. Une torpeur maladive semblait régner en maître sur des petites existences mesquines et étriquées. Était-ce le temps qui les minait ou bien elles-mêmes qui minaient le temp. ?

Où diable étaient passés les arbres, les fleurs, les oiseaux, les rires et les chants ? Quelle que soit la saison, aucun bruit, aucune musique ne perçait le tintamarre assourdissant des véhicules ternes et poisseux de pollution incrustée.

Gris, sale, puant, tel était l’environnement que l’humanité avait créé.

Un jour, on ne sait pourquoi, on ne sait comment, des étrangers sont arrivés en ville. Ils ont occupé la seule maison qu’on voulut bien leur donner. C’était la plus triste, la plus laide et la plus sale de toute la ville. Aucune personne « bien » n’aurait pu y habiter ! Le couple s’y est établi avec ses enfants et ses maigres bagages.

Rapidement, les vitres se sont mises à étinceler, les boiseries extérieures lavées et repeintes à neuf ont quelque peu anobli la façade. Et sous les regards curieux et désapprobateurs des voisins quelqu’un a fleuri les fenêtres. En levant les yeux, on pouvait voir ou plutôt entrevoir, un intérieur coloré, confortable, meubles, livres, plantes, couleurs – les vives et les foncées – se mettant mutuellement en valeur pour illuminer les espaces. Et la musique et les chansons s’échappaient parfois par les fenêtres ouvertes.

La maison avait un jardin. Un terrain où une herbe jaunâtre et grise achevait l’impression de terrain vague. Bientôt, un arbre fit son apparition, puis un autre. Des fleurs multicolores, de toutes formes, de tous les parfums ont enivré l’air. Des grimpantes ont poussé le long de la façade, recouvrant les murs tristes d’un tapis odorant. Des arbustes ont accueilli les oiseaux, leur nid et leurs petits. Un joli gazon vert tendre recouvrait la terre d’un tapis moelleux.

Les voisins, de grincheux qu’ils étaient se sont laissés charmer. Bientôt, on s’enhardit et des conseils furent demandés. Les étrangers ravis, ont apporté leur savoir et leurs couleurs. Bientôt toutes les maisons ont eu leurs arbres, leurs fleurs, leurs plantes grimpantes, leurs buissons et bien-sûr leurs nids d’oiseaux.  Un quartier, puis un autre, et encore un autre, les immeubles se couvraient de balconnières aux géraniums généreux, des campanules, des soucis, et même des pissenlits et des boutons-d’or. La ville s’était recouverte d’une végétation luxuriante, généreuse et les oiseaux sont revenus, les écureuils, les cygnes, les mésanges, les pies, les corbeaux, et chaque année, les hirondelles revenaient faire le printemps.

Les chants, la musique, les rires d’enfants mais pas que… Les habitants se réunissaient dans les parcs devenus accueillants, les voisins s’invitaient autour de repas conviviaux, les gens se parlaient enfin.

Les couleurs ont peu à peu repeuplé la ville, les arbres sont revenus sur les trottoirs, les vêtements se sont éclaircis, puis colorés. La vie a repris ses droits et désormais lorsque le ciel est gris, c’est uniquement pour mettre en valeur les couleurs magnifiques des façades de la ville la plus belle et la plus gai du pays.

Louise Desmons – avril 2022

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