Le râleur

Comme tous les matins, je traversais le cimetière pour aller à l’école. C’était un super raccourci. J’aimais ses allées fleuries, quelquefois ensoleillées, quelquefois luisantes de pluie.

Comme tous les matins, j’y croisais Monsieur et Madame Cousin qui profitaient du calme de la matinée pour se promener loin de l’agitation et des turpitudes de la ville.

Comme souvent Germaine et Palmyre s’affairaient autour des rosiers, ôtant les fleurs fanées, les branches desséchées ou ramassant les feuilles mortes.

Plus loin encore des enfants jouaient au ballon troublant à peine la quiétude du lieu.

Ce matin-là, l’air était doux, le soleil à peine levé chauffait déjà les allées, les tombes et les toits de la ville. Les gens s’affairaient et moi… je courrais. D’habitude j’étais en retard, mais ce jour-là je crois que j’avais battu tous mes scores précédents. Et j’étais bonne pour une sanction sévère si j’arrivais, une fois de plus, très en retard à l’école.

Je déboulais donc à tombeau ouvert, si j’ose dire, dans le cimetière. Ce faisant, je percutais assez violemment ce vieux ronchon de Robert. Il était en train de s’asseoir sur une tombe pour faire chauffer ses vieux os au soleil. Le percutant, il s’est posé les fesses plus tôt que prévu sur le marbre déjà tiède, et ce, je le confesse, de façon grotesque.

Sur le coup, je m’étalais de tout mon long sur le macadam pendant que Robert tombait à la renverse les quatre fers en l’air.

Cependant que tout le monde se précipitait pour m’aider à me relever (ça va ? tu ne t’es pas fait mal ? Oh tes genoux sont écorchés. Ton sac est ouvert, attends je t’aide…). Tout le monde aux petits soins ; gentil, adorable, prévenant.

Seul Robert râlait :

  • A-t-on idée de débouler comme ça sans regarder où l’on va ? Non mais ! tu crois quoi ? Tu as mal ? C’est plutôt bon signe, ça veut dire que tu es vivante. J’espère que tu auras mal longtemps !
  • Gamine, j’attends des excuses !

Et la litanie de commencer…

Des voix se sont élevées, alors que rouge de confusion, le nez sur mes chaussures, je cherchais, en vain, une phrase d’apaisement.

  • Robert ! Cesse donc de tourmenter la gamine. Tu vas la mettre définitivement en retard.
  • Mais elle ne s’est même pas excusée, s’indignait Robert
  • Si elle pouvait en placer une, elle l’aurait fait, ironisait Germaine.

Et chacun d’y aller de ses sarcasmes et de ses quolibets.

De guerre lasse, Robert rendit les armes. Cette foutue gamine avait trop de supporters.

  • J’hasardais un « je suis tellement confuse, désolée. Pardonnez-moi Monsieur Robert ».
  • Oui bon, bien, c’est bon pour cette fois. Mais regarde où tu mets les pieds à l’avenir.

Je filais sans demander mon reste. Mes genoux et mes coudes me faisaient souffrir.

Robert m’impressionnait, toujours grognon, jamais content. Il détestait être seul mais ne supportait personne. Il détestait sa condition, il détestait le temps qui passe, il détestait ce que la vie avait fait de lui.

Robert n’avait pas de mots assez durs pour qualifier son état.

 Vivant, il était difficile à vivre maintenant qu’il était mort c’était à n’en point douter le revenant le plus aigri et le plus terrible de tout le cimetière.

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