Papa Jules et Maman Yvonne

Je me souviens, j’avais dix ans, c’était une belle journée de juillet, non de mai ou était-ce juin ? Une de ces journées où la moiteur de l’air se mêle aux doux parfums des fleurs et des arbres. Oui, tout en marchant je me sentais grisée par cette promesse d’été.

Tournant rue Thiers, j’ai vu un attroupement près de la maison de Papa Jules et de Maman Yvonne… l’ensemble de mes camarades de classe, en fait.

Papa Jules et Maman Yvonne sont mariés depuis plus de soixante ans, et depuis plus de soixante ans les frasques de Papa Jules égayent le quotidien de nombre de villages.

Pour faire court, Papa Jules est un chaud lapin qui fait voler son dragon dans toute la région, au grand dam de Maman Yvonne qui n’en peut plus d’astiquer ses cornes.

Me mêlant aux badauds, j’observais la scène.

Dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, le regard courroucé, Maman Yvonne interrogeait son coquin de mari.

  • « D’oùc ch’est qu’te r’viens ?

Jules avec un aplomb que seule confère l’habitude :

  • D’’l’mer !
  • Et qu’est-ce t’es allé fair’à’l’mer ?
  • Bah, j’a pris l’iode et j’a trempé mes pieds.
  • Ah ouais et ch’éto quelle mer ?
  • Euh, eul’mer à Amiens ! »

En concomitance absolue le visage de Maman Yvonne s’est allongé et les enfants spectateurs ont murmuré avec un bel ensemble « Y’a pas la mer à Amiens… »

  • « Ben, puisque t’as l’air d’avoir des accointances avec l’eau te f’ras t’lessive tout seul et pour minger t’demanderas a’t’sirène !

Rentrés chez eux les enfants ont narré par le menu la mésaventure de Jules à leurs parents. Tous ont été unanimes : C’était un drame de l’inculture.

Moralité : Dans la vie, si tu ne veux pas d’ennuis, connais ta géographie !!!

Louise Desmons – juillet 2020

Les arbres sont partis.

Ce matin-là, je me suis levée de bonne heure. Quelque chose n’allait pas. Ce silence peut-être ?

Je me souviens, c’était le mois de juillet ; d’habitude, les oiseaux faisaient fête au jour naissant. Les petits mammifères s’étiraient et partaient en quête de leur pitance, alors que les insectes reprenaient le cours de leurs occupations quotidiennes.

Les hiboux et ces dames les chouettes, les intrépides chauves-souris regagnaient leur couche en attendant un nouveau crépuscule.

Mais ce matin-là, rien, pas de bruit, pas de chants d’oiseaux, pas de bruissements. Rien !

Rien d’autre que le silence assourdissant précurseur de malheur.

Je m’approchais de la fenêtre grande ouverte, et là…

« … », j’en suis restée sans voix.

Le joli bois fait de vieux arbres, de buissons, d’arbrisseaux, de fleurs et d’herbes folles, ce bois touffu aux arbres multiples, élégants et solides. Ce bois, n’était plus là… Rien, le sol était encore humide et la terre noire, les petits mammifères sortaient de leurs terriers, effarés et perdus. Quelque chose n’allait décidément pas.

Abasourdie et silencieuse toute la faune regardait sans comprendre l’étendue désertée de ce bois désenchanté.

Je suis sortie en vitesse, j’ai longé le sentier, j’ai marché des kilomètres, ne m’arrêtant que pour m’abreuver ou le temps d’une collation. J’ai marché, marché !

Enfin au détour d’un chemin, j’ai vu dans une vallée encaissée, que des milliers d’arbres s’y déplaçaient. Lentement certes mais avec une détermination sans faille qui leur avait fait franchir des dizaines de kilomètres. Je les ai hélés. J’ai couru pour les rattraper. M’adressant au plus vieux chêne de la forêt, je tentais de comprendre cette migration soudaine. Pourquoi, la forêt partait-elle s’installer ailleurs.

Alors, les arbres ont frémi et m’ont raconté que les hommes étaient venus. Certains étaient bûcherons, d’autres menuisiers, ébénistes, tous écoutaient le promoteur parler lotissement, zone commerciale, terrains de foot, piscine, aire de jeux.

Un sentiment de colère avait secoué la forêt, puis l’incompréhension. Pourquoi les mettre à mort ? Pourquoi vouloir s’implanter là juste sur leur terre, sur leurs racines. Pourquoi détruire la vie, notre vie sur notre territoire, pourquoi s’approprient-ils ce qui ne leur appartient pas.

Sombres idiots qui ne vivent que le temps d’un battement d’aile et qui l’emploie à détruire la planète, alors que nous, les arbres, vivons des siècles. Pauvres crétins qui nous tuent pour se repaître de notre bois et qui meurent de la chaleur d’étés impitoyables. Pauvres ignares qui ne savent que détruire et tuer. Ils vendent nos dépouilles comme jadis, ils vendaient leurs semblables. Ils prennent et disposent sans se soucier du bien commun. Comme si, le simple fait de vouloir valait obtenir et posséder.

Aussi, ce matin-là, étaient-ils partis, sauvant ce qui pouvait l’être. Ils allaient vite, se déplaçant sans relâche, de peur d’être poursuivis et retrouvés. Ils redoutaient la persévérance imbécile de qui s’estime dans son bon droit. Ils avançaient, ils fuyaient.

C’est en vain que je tentais de négocier leur retour.

Un jour peut-être, mais les arbres ne sont jamais revenus.

Le promoteur a construit une cité sans âme.

On a planté ça et là des arbres de serre faméliques et disgracieux.

De ma fenêtre je n’entends plus le chant des oiseaux, ni le bruissement des feuilles. A la place un concert de klaxons et d’invectives, de musiques bruyantes et discordantes.

Des visages fermés, sans âge ont remplacés la beauté de la forêt.

Les arbres sont partis, ils se sont sauvés. Du moins se sont-ils épargnés les tronçonneuses.

Les arbres sont partis et la vie aussi….