Elle

Désormais elle savait, elle en était sûre, « ils » l’avaient suivie. Quelques semaines après son emménagement dans son nouvel appartement au 6ème étage de cet immeuble récent, elle les avait vus à la fenêtre, leur vilain nez écrasé contre la vitre.

Puis, le bruit des meubles qu’on pousse, qu’on déplace la nuit, ces bruits s’arrêtent à 3 heures du matin pour reprendre à 23 heures le jour suivant. La musique à fond et les basses qui tambourinent contre la cloison… l’enfer au quotidien.

Alors elle a baissé les persiennes, se contraignant ainsi à vivre dans l’obscurité, une faible lueur éclairant sa pauvre vie. Mais les bruits se sont amplifiés, allant jusqu’à frapper contre sa porte ou s’accrocher à sa sonnette.

Mais c’est décidé, elle allait contre-attaquer. D’abord dépôt de plainte auprès du syndic’. Elle allait les calmer tous ou les faire virer, les obliger à quitter les lieux.  Elle sait que si elle s’installe ailleurs, très vite, ils la retrouveront. Cette fois-ci, non, elle ne fuira pas. D’abord, le nuisible du dessus. Elle s’arme de courage et va sonner chez lui. Un gars lui ouvre, souriant, condescendant. Il lui explique que non, il ne pousse pas ses meubles pendant la nuit. D’ailleurs, il rentre de vacances et que son logement est vide depuis deux semaines. Il lui explique que c’est « tout béton ici », et que bien sûr, on ne peut pas identifier avec certitude la source du bruit…

Mais c’est lui, elle en est sûre. Lui, c’est l’un des démons qui lui bousillent la vie. Lui, elle le sait, Lui, elle le hait !

Du reste, elle abreuve le syndic de mails de réclamations. Mais il n’est pas seul ! Elle a identifié la blondasse du 2ème, oui la musique c’est elle. Elle qui ose prétendre que travaillant toute la journée et rentrant tard de surcroît, elle « n’a guère le loisir d’en écouter ». La menteuse !

Oh mais les mails de protestations auprès du Syndic’ l’obligeront à partir, tout comme son complice du 7ème, le taré du 4ème et le sadique du 3ème et la famille du 2ème et ….

Le Monsieur du Syndic est venu, lui a expliqué que des mails avaient été envoyés aux locataires incriminés, que tous ont été surpris et ont attesté de leur innocence. Qu’elle devait comprendre que peut-être les occupants de l’immeuble n’y étaient pour rien. Et que peut-être, elle pourrait se faire aider par un spécialiste, un médecin. Que peut-être elle était surmenée.

Alors folle d’une rage impuissante, elle l’a viré de chez elle. Le salopard, l’idiot ! qui ne me croit pas. L’ordure qui les laisse me maltraiter. Mais elle va réagir !!!

Depuis quelques temps, lorsqu’elle croise les autres locataires, ils la toisent une ironie certaine dans le regard. Certains même, la regardent avec une pitié non feinte.

Oui, ils la prennent pour une folle, une cinglée, une faiseuse d’histoire !

Mais, elle a rêvé ces visages à sa fenêtre ? Les bruits, les rires, et la musique tonitruante, elle a rêvé peut-être ? Non elle n’a rien rêvé, rien inventé. Rien !

Un soir de lassitude et remplie d’amertume, elle s’est couchée espérant la consolation d’un repos réparateur et surtout, une nuit d’oubli. Elle s’était posé des boules Quiès pour ne pas entendre, elle a pris un calmant pour glisser dans le sommeil.

Allongée sur son lit, dans un demi sommeil, elle a entendu la porte du placard grincer, puis deux yeux jaunes et des crocs menaçants sont sortis lentement, un monstre velu, le croquemitaine de son enfance s’est approché d’elle. « Il est temps ! »

Son silence a fini par inquiéter les autres locataires qui ont prévenu le Syndic qui a dépêché la maréchaussée. Vide, l’appartement était vide, personne ne l’a vue sortir, ni partir. Rien, pas de sang, pas de traces, rien. Un peu comme si elle s’était évaporée…

Peu à peu même son souvenir s’est effacé. L’appartement a été rapidement reloué.

Le petit Paul du 2ème a peur des « drôles de z’yeux » du monsieur du 6ème.

Depuis quelques temps, Paul entend des bruits de meubles qu’on pousse au milieu de la nuit, l’enfance sûrement…

Vide ou plein ?

Seule devant le frigo, elle hésite. Ai-je besoin d’acheter quelque chose ? Chapeau sur la tête, manteau prêt à être boutonné, écharpe posée sur la nuque, main posée sur la porte du frigo, elle hésite.

Elle ouvre et regarde.

Bon, beurre…est-ce que j’ai du beurre ? …ah oui ! euh, périmé depuis quatre mois, de la confiture ? houlà, une mousse blanchâtre a délicatement poussé sur le peu qu’il reste dans le pot. Y’a quoi d’autres ? du jambon périmé depuis…ah quand même ! ça doit être pour ça qu’il est vert. A vu de nez, le fromage est prêt à sauter du frigo dans la poubelle. Dans le bac à légumes, la salade s’est transformée en un monstre gluant verdâtre et liquide.

Elle contemple le désastre. C’est pas un frigo, c’est une arme de destruction massive, parée pour la guerre bactériologique. Pour contaminer l’ensemble de l’humanité, il suffit d’ouvrir en concomitance la porte du frigo et la fenêtre de la cuisine. Sûres de leur puissance, les bactéries anéantiraient l’Humanité.

Ouais, après ces constatations amères, elle s’arme du seul outil anti-pandémie possible à ce stade : un grand sac poubelle !

Elle espère toujours trouver quelque chose de comestible mais elle jette, jette, et jette encore. Il ne reste désormais dans le frigo qu’un yaourt nature périmé depuis une semaine seulement.

Lasse, elle referme le frigo, le sac poubelle et son manteau, elle ajuste écharpe et chapeau. D’un geste décidé, elle attrape son sac. Puis elle sort. Elle jette la poubelle dans le container prévu à cet effet.

Bon sang, ça te coûte un pont ce que tu viens de foutre en l’air ! Gosse de riche, va ! Parasite de la planète, oh et que je ne t’entende pas râler à propos de tes impôts, vu ce que tu te coûtes en frais de poubelle !

Elle se morigène intérieurement, elle peste contre ses éternels « j’ai pas le temps ». Elle pense à ses  » muscles frigo » comme elle les appelle, qui se sont largement développés sous l’altère couscous et plats à emporter. Elle s’injurie intérieurement, passe devant la supérette, hésite…et d’un pas décidé entre dans la pizzeria d’à côté.

Elle s’assied, commande, puis pleine d’auto-indulgence se dit qu’elle fera un plein de courses lorsque son frigo sera lavé et désinfecté.

En attendant, elle lève son verre : Santé !

Transparence

Personne ne la regarde depuis longtemps. Personne. Ni son père qui n’a comme horizon que son ordinateur, ni sa mère qui semble investie d’une mission hygiéniste dévastatrice.

Son père s’enferme chaque jour davantage dans une bulle de labeur, sa mère s’enferme dans une frénésie de travail domestique entrecoupée de discours féministes.

Mais elle, personne ne la regarde plus depuis… elle ne saurait le dire.

Chaque matin, elle part pour l’école et là non plus, personne ne la regarde. Elle a beau s’interposer entre deux protagonistes, émettre une opinion dans les discours enflammés de la cour de récréation, rien, personne ne relève, ni ne lui intime l’ordre de se taire.

Non, jusqu’à l’institutrice qui ne la gronde pas lorsqu’elle est en retard.

Parfois, elle se demande si elle existe vraiment du moins, aux yeux des autres. Certes, diaphane et légère, elle est comme une plume ballottée par le vent. C’est vrai aussi, qu’elle est de ces gens qu’on voit et dont on ne se souvient pas toujours.

Mais depuis quelques temps, un profond sentiment de solitude teintée de mélancolie voire de tristesse l’envahit.

Un matin froid et lumineux, un matin de printemps où le soleil peine à réchauffer la terre, une fleur a poussé sur le trottoir. Là, juste devant elle. Comme elle se penche, elle s’aperçoit que des fleurs rouges ont envahi le trottoir. Puis des clématites et de la vigne folle recouvrent avec un bel ensemble les murs gris de la ville. Surprise elle lève la tête et rencontre le regard doux et aimant de sa grand-mère qui lui sourit. D’un coup, elle sent une onde d’amour et de bienveillance la submerger.

« Oh ! quel bonheur de te voir. Quel bonheur pour tout le monde !  Papa et Maman seront si heureux de s’être trompés. Tu n’es pas partie pour toujours là-haut dans le ciel, derrière les nuages. Non, tu es là ! Viens, on va…

Sa grand-mère lui a pris la main, la serrée contre son cœur.

« Tu sais ma chérie, les autres ne t’ignorent pas, c’est même pour cette raison que tu n’as pas compris. Ils te retiennent par leur amour et leurs pensées.

Ma Douceur, tu te souviens des néons froids, des infirmières et des docteurs ? T’en souviens-tu ?

Elle acquiesce lentement, peinant à comprendre…

Oui mon Cœur, tes parents ne se sont pas trompés. Je suis venue aujourd’hui t’emmener avec moi par-delà les nuages. Là, où l’on n’a ni froid, ni faim, et où personne ne meurt jamais.

Une douceur nouvelle l’a envahie à cet instant. Une torpeur cotonneuse s’est emparée de tout son être l’amenant tendrement à comprendre et à accepter. Elle s’est envolée doucement vers sa nouvelle destinée.