Le vieux livre

Il trônait depuis si longtemps dans la bibliothèque qu’on pouvait passer devant lui sans le regarder, ni même l’apercevoir.

Epais, tout de cuir revêtu, il sentait bon le temps d’antan. Il sentait bon les jours passés, les étés au bord de l’eau, les automnes dans les sous-bois, les hivers devant l’âtre.

Ses pages avaient acquis au fil du temps une jolie patine. De beiges, elles étaient passées à ocres et arboraient depuis peu, une couleur brunâtre chaleureuse et sensuelle.

C’était un bon livre, un gros livre fort et majestueux.

Un jour pourtant, l’impensable s’est produit. C’est arrivé comme ça, on ne sait ni comment, ni pourquoi. Quelqu’un a ouvert le livre, des mots manquaient sur les pages. Oh, pas tous mais il en manquait de-ci, de-là.

Les lignes offraient aux regards surpris de grands espaces blancs. Les mots étaient partis, ils s’étaient dissous dans l’immensité de l’histoire oubliée.

D’un jour à l’autre, des lettres, des lignes puis de paragraphes, enfin des pages entières s’effaçaient.

Au début, il ne manquait que peu de mots aussi l’histoire étaient-elle encore solide. Cependant, au fil des mois, au fil du temps, les mots lui ont fait cruellement défaut.

Les maux des mots, les mots jadis si présents, les mots pensés, les mots dits, aujourd’hui les mots partis, oubliés…plus de phrases, plus d’histoire…

Et les lignes, les paragraphes, les pages mêmes, de blanchir.

Les mots sont tombés, les mots sont partis, les pages ont blanchi, l’encre s’est effacée.

Quand il ne fût plus qu’un livre de pages blanches, un livre sans histoire, une plume l’a chatouillé. Le taquinant, elle a écrit ses premiers mots, inscrit ses premières lettres. Les pages blanches prêtes pour une nouvelle histoire piaffaient d’impatience.

Et la plume a couru, elle a parcouru ces immensités blanches pour les recouvrir de lignes, de mots qui en s’unissant, se renvoyant à la ligne, ont formé une nouvelle histoire. Peut-être plus dense, peut-être moins fragile, plus jeune assurément, moins douce et plus hardie. Une histoire d’aujourd’hui, une histoire de printemps qui offre ses vingt ans en attendant la patine du temps.

2 commentaires sur “Le vieux livre

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